Post-scriptum

10 mai 2012

A pleurer

François Hollande ayant été élu avec les voix de 39% des électeurs inscrits, alors qu’il en avait recueilli seulement 22,3% au premier tour, il n’est pas sacrilège de réfléchir sur l’origine des 16,7% qui l’ont rallié entre les deux tours et lui ont donné sa courte victoire. Elles ne pouvaient venir en aucun cas de Sarkozy. Il y a peu de chances qu’il en soit venu significativement du Front National. En supposant, c’est plausible, que la totalité des électeurs de Mélenchon, d’Eva Joly et de Poutou-Arthaud aient glissé un bulletin Hollande dans l’urne, il n’aurait atteint que 34,1%. Il y a donc quelques 5% venus de Bayrou, pour l’essentiel, et un peu de Dupont-Aignan.

En tous cas une chose est sûre, François Hollande ne serait pas Président de la République – et il le fut d’assez peu – sans le renfort apporté par les candidats à sa gauche, ainsi que par François Bayrou. Dans ce renfort qui pèse au total 16,7% de l’électorat, en gros 8 millions de voix, l’écologie politique est la force la plus minime (800 000 voix). C’est sans doute pourquoi le parti socialiste lui réservera quelques circonscriptions de choix aux législatives et le Président au moins un portefeuille ministériel. Logique, non ? Les partisans de Bayrou sont probablement entre 2 millions et 2 millions et demi à avoir suivi l’exemple de leur poulain en se prononçant pour Hollande. C’est pourquoi ils n’auront rien et le PS opposera un candidat à François Bayrou dans sa circonscription. Logique, non ? Quant au Front de Gauche, près de 4 millions de voix, soit 22% des électeurs du nouveau Président, on essaiera de le diviser et le faire exploser en offrant un ou deux ministères à des notables du PCF tout en évitant soigneusement de favoriser l’entrée de députés du Parti de Gauche à l’Assemblée…

Ces manœuvres politiciennes, qui consistent à abaisser ceux à qui vous devez beaucoup et élever ceux qui ne seraient rien sans vous, rappellent aux plus anciens et/ou plus instruits d’entre nous les élections législatives de janvier 1956 (à l’époque déterminantes pour l’exercice du pouvoir réel), quand une coalition de gauche et centre-gauche rassemblée sous la bannière de Pierre Mendès-France accoucha d’un gouvernement Guy Mollet (SFIO) dont PMF démissionna rapidement, gouvernement élu pour faire autant que possible la paix en Algérie et qui y engagea le contingent, donnant à cette guerre le tour cruel et malheureusement irrémédiable qu’on sait, et qui mena une expédition néo-coloniale au canal de Suez à côté de laquelle l’intervention en Lybie de Sarkozy est un modèle d’intelligence. La Quatrième République ne s’en remit jamais. A voir l’équipe qui entoure Hollande et se répartit le gros des portefeuilles, et agit savamment pour marginaliser  tout ce qui n’est pas elle, à voir les Sapin, Moscovici, Ayrault, Aubry, etc… dont aucun n’a intellectuellement évolué depuis 1992 et le traité de Maastricht, et qui tous s’apprêtent à se satisfaire du « volet de croissance » cosmétique qu’on leur concédera à Berlin, il se pourrait bien que ce quinquennat soit celui qui enterrera la Cinquième, qui pourtant, mieux traitée, ne demandait qu’à prospérer.

A pleurer.

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25 avril 2012

A propos de la présidentielle, et d'un paradigme

Sujet sérieux : les élections (présidentielles, premier tour).

Quelques remarques, et quelques questions qu’on n’entend guère.

Pour commencer, l’abstention. Les commentateurs s’accordent à la trouver faible. C’est qu’en fait ils étaient sous le contrecoup des prévisions des sondeurs, qui la craignaient forte. Indiscutablement elle n’est pas très forte, mais supérieure cependant à la moyenne des premiers tours des 8 scrutins précédents : 22,1% contre 19,6%. On est au niveau de l’élection de 1969, elle-même considérée comme atypique.

D’autre part,  bien agaçante est la manie de ne réfléchir qu’en comparant entre eux des pourcentages de suffrages exprimés, alors que la variation du taux d’abstention d’un scrutin à l’autre fausse ce type de point de vue. En s’appuyant sur des pourcentages des inscrits on élimine cette distorsion et on voit plus clairement les évolutions dans la longue durée.

Par exemple, en se penchant sur ce qui passionne tout le monde apparemment, c'est-à-dire le vote Front National (ou assimilé) on voit qu’il ne représentait rien avant 1988, 11,5% en 1988, 11,4% en 1995, 13,2% en 2002 (Le Pen + Mégret), 8,6% en 2007 pour Le Pen seul mais 11,4% si on lui agrège de Villiers et Nihous, et 13,9% en 2012. La physionomie de la courbe est donc un surgissement brutal pendant le premier septennat de Mitterrand, et des oscillations modérées entre 11% et 14% par la suite, avec une tendance indéniable à la consolidation. Mais rien de volcanique.

Le Parti communiste a présenté un candidat à toutes les élections de 1981 à 2007. Pas de surprise, sa cote descend constamment, de 12,2% avec Marchais en 1981 à 1,6% avec Marie-George Buffet en 2007. S’il peut conserver une utilité logistique comme allié d’un autre parti compte tenu d’un ancrage encore respectable dans les collectivités locales, il ne pèse rien en termes de voix dans une élection comme celle-ci et il est grossièrement faux d’assimiler le vote Front de Gauche à un vote communiste même relooké.

Autre certitude : l’écologisme existe et pèse comme ingrédient dans les décisions ou réactions au quotidien, mais l’écologie politique ne démarre pas. Louis Dumont intéressait 1,3% des inscrits en 1974, Eva Joly 1,8% en 2012, et le meilleur résultat n’a pas dépassé 4,9% en 2002 pour Mamère et Lepage réunis. On serait tenté de dire méchamment que tout le monde, un jour ou l’autre, a fait mieux que les Verts, sauf Cheminade. Plus sérieusement on peut avancer que, n’en déplaise aux instituts de sondages, une opinion ou une sensibilité n’est pas de la même nature qu’un vote.

Que penser du résultat du Front de Gauche ?  Inférieur aux espoirs nourris dans les deux dernières semaines de campagne, il reste largement supérieur à ce qu’on en pensait au Parti Socialiste il y a encore 5 mois. La rue de Solférino aurait mieux fait de l’épargner en vue des législatives plutôt que de prodiguer des caresses bien inutiles aux Verts. La base de départ sûre de Mélenchon est un socle de 1,5 % de communistes. Son résultat final est de 8,7%. A coup sûr il a attiré à lui 3% d’électeurs trotskystes séduits par son dynamisme et un « professionnalisme » qui les rassurait en comparaison des silhouettes falotes de Poutou et Arthaud. Le reste, plus de 4% des inscrits, est probablement venu de l’électorat socialiste et il n’est pas absurde d’imaginer que les 3 ou 4 points supplémentaires qui ont manqué à Mélenchon le soir du 22 avril étaient des électeurs socialistes (Montebouriens ?) tentés de sauter le pas et finalement votant Hollande par prudence….. Pourtant ce dernier rallie 22,3% des inscrits, en petite hausse par rapport à Royal en 2007 (21,4%). Pas de raz-de-marée socialiste, donc, mais un gain de 1%, en dépit d’une déperdition sur son aile gauche.

Comme on peut difficilement imaginer que Hollande ait trouvé chez des électeurs du FN ou de la Sarkozie les renforts qui lui permettent de compenser et au-delà les troupes qui s’enfuyaient chez Mélenchon il faut supposer, mais avec vraisemblance, qu’elles sont venues de chez Bayrou, qui s’est effondré (7,1% en 2012 contre 15,3 en 2007) à son profit et à celui des abstentionnistes. Le caractère centriste du Parti Socialiste, du moins de sa hiérarchie, et de plus en plus de son électorat, sort encore renforcé de cette élection.

Une dernière remarque. Progressivement, dans les années 80 et 90 s’est installé dans les esprits un « paradigme », un modèle de pensée expliquant tout, qui a rapidement placé ses porte-parole dans les Universités, les Hauts-Conseils, les Comités, les grands partis politiques et les médias, et par voie de conséquence dans l’opinion des klasses moyennes, surtout aisées. Ce paradigme pourrait s’énoncer ainsi :

La meilleure et la seule théorie économique scientifique est la théorie néo-klassique version Walras corrigée Milton Friedmann / Le libéralisme économique pur est donc la meilleure méthode pour atteindre à la plus grande efficience au profit de tous / La déréglementation, surtout financière, et le libre-échange planétaire sont donc les ingrédients obligés de toute politique qui se veut éclairée / Les politiques redistributives, les prélèvements obligatoires et la dépense publique font obstacle au progrès / La « construction européenne » est le moyen légitime d’assurer le bon fonctionnement du paradigme et de contourner les résistances nationales / Les souffrances qu’endurent certaines populations pour s’adapter à cette évolution inéluctable sont transitoires et les conduiront vers un avenir radieux / Il faut juste faire preuve de pédagogie pour qu’elles le comprennent / Les oppositions qu’elles pourraient manifester seront qualifiées de « populistes », « d’archaïsmes » et de « repli frileux » / Les grands axiomes de cette doctrine ne pouvant être remis en cause, les sensibilités « de gauche » pourront toutefois s’y faire un petit nid et s’exprimer en versant de la pommade ici ou là, de la poudre aux yeux quand on pourra, et sous prétexte de « justice sociale » en déshabillant Paul pour habiller (mal) Jacques.

La première fois qu’on vit le paradigme désavoué en France (après qu’il eut fonctionné 20 ans) fut en 2005, quand 38% des inscrits s’opposèrent au « Traité Constitutionnel Européen », alors que 31% l’approuvaient. On peut faire, vu la température de l’opinion, et vu que les choses vont de mal en pis, l’hypothèse raisonnable qu’il y aurait toujours aujourd’hui 38% de « non ». Or les candidats à l’élection présidentielle qui se réclamaient (chacun à leur façon) du refus du paradigme, à savoir l’extrême gauche, le Front de Gauche, Dupont-Aignan et le Front National, plus Cheminade pour l’anecdote, ont totalisé 24,1% des inscrits. Où sont passé les 14% manquants, et pourquoi donnent-ils leurs voix, schyzophréniquement, à des candidats qui ne représentent pas leurs idées ? Aussi longtemps que cette contradiction ne sera pas expliquée ou dépassée la vie politique française sera comme un disque rayé qui tourne, craque, tourne, craque …. Et n’en finit pas.

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21 avril 2012

Titanisé

C’est assez curieux, je ne sais pas quelle fièvre les a tous pris ces dernières semaines, surtout il y a huit jours environ, mais en quelque endroit que je pose mon regard de téléspectateur distrait et zappineur (j’aime bien ce verbe qui n’appartient qu’à moi : je zappine, tu zappines, ah ! zapinner…) quelque endroit disais-je, je tombais sur une histoire de bateau. Assez confuse, au demeurant. Je me suis souvenu, à cette occasion, d’en avoir entendu parler en 1962, 1972, 1982, 1986, 1992 et 2002. Sans compter qu’il en était question dans un recueil de parutions du journal « Tintin » des années 1952 à 1954.  Bien que cette répétition des interrogations passionnées sur le sujet témoigne de l’ignorance des faits dans laquelle on se trouve, il y avait, d’un média à l’autre et tout au long de ces décennies, quelques points communs dans l’histoire et quelques vérités fortes sur lesquelles nous pourrions tomber d’accord. J’en ai repéré six :

1)    Le navire, baptisé « Titanic » dispose de quatre cheminées,

2)    Le capitaine et seul maître à bord après Dieu, qui répond au nom extrêmement banal de Smith, a une barbe blanche magnifiquement coupée, telle que j’en voudrais si je devais un jour être vieux,

3)    L’armateur est très méchant,

4)    Le temps passant, une certaine agitation s’empare des passagers,

5)    Les flots étaient calmes mais froids, et on ne manquait pas de glace pour le whisky,

6)    A la fin des différents récits plus ou moins hallucinants qui m’ont été faits le navire coule, et un grand nombre de passagers périssent.

Sur cette trame très exigeante ont été construits différents scénarios de différentes sortes. Il y a des romantiques où des tas de gens tombent amoureux et s’embrassent en déversant dans la mer des centaines de litres de larmes, des approximatifs à la va-comme-je-te-pousse-dans-les-canots-et-sauve-qui-peut, des épopées high-tech avec exposés sur fond de plans en trois dés (non : 3D) et spéculations technico-maritimes : et si le compartiment numéro 5 avait tenu, et si le marin X… n’avait pas oublié la clé du compartiment à jumelles à Southampton, la vigie n’aurait-elle pas aperçu l’iceberg plus tôt ? etc…

Beaucoup de thèses contradictoires s’affrontent. La prévention routière opine pour un rôle néfaste de la vitesse et l’alcool, évidemment. A l’appui de cette thèse le fait qu’autrefois on disait que le bateau allait trop vite dans la brume, il voulait battre le record de la traversée et que le capitaine Smith s’attardait un peu trop sur le cognac au lieu de surveiller la manœuvre. Aujourd’hui il semble qu’il y ait moins de brume mais que le dénommé Murdoch, officier de quart, ait voulu malencontreusement éviter l’obstacle en virant à bâbord tout en freinant alors que (tout le monde le sait bien, sauf ce con) il faudrait aller droit sur l’iceberg et surtout ne pas freiner pour éviter de se frotter à lui et d’endommager 90 mètres de coque.

Tiens, la coque, justement : on disait que la glace l’avait fendue comme l’aurait fait une lame de rasoir ; maintenant on pense plutôt que les rivets dont certains avaient été forgés à l’économie ont cédé sous la pression de la masse adverse. Et cédé de plus en plus nombreux au fur et à mesure que le navire s’enfonçait. Quant aux cheminées, qui ne sont pour rien dans ce drame attendu qu’elles sont bien les dernières ou à peu près à avoir été englouties, tantôt on les fait fumer toutes les quatre et tantôt seulement les trois premières, la quatrième n’étant là que pour faire joli.

Et les passagers, leurs klasses sociales, leurs klasses tout court ! Une chose est certaine, il se confirme que les riches sont plus robustes et vivent plus vieux que les pauvres. La plupart des femmes et des enfants de première klasse ont pu monter sur les canots alors que la presque totalité des passagers de troisième klasse sont morts, victimes d’une constitution moins adaptée au grand air et aux voyages, du moins tels que les concevait la compagnie britannique qui armait le paquebot (car c’était un paquebot, ça me revient maintenant). Selon les versions que j’ai pu visionner l’alcool (j’y retourne) intervient diversement. On l’a déjà dit le capitaine Smith aurait mieux fait de moins goûter au cognac. Mais il apparait qu’un certain pâtissier a dû son salut au fait de s’être saoulé copieusement. Dans la version Cameron le milliardaire Guggenheim envisage de « couler en gentleman » en chapeau haut-de-forme, un verre de bourbon à la main, assisté de son valet de chambre et son chauffeur. Les recherches sous-marines menées en 1986 et ensuite ont permis d’établir que sa bouteille personnelle était de la marque « Four Roses » du Kentucky, dont la devise commerciale est depuis lors « for the most elegant drowning » (pour la plus chic des noyades).

Le comportement de différentes personnes à bord fut – selon toute apparence – très varié. James Cameron nous montre une histoire à dormir debout de jeune émigrant et de petite fille riche courant de tous côtés pour s’échapper et laissant passer systématiquement toutes les bonnes occasions de le faire, dans l’unique objectif (je crois) de faire en sorte que le film dure plus de deux heures. Ce ne sont que balivernes. Plus sérieux : qu’en est-il du capitaine Smith ? Bien que nul n’ait observé la scène on s’accorde à le laisser se noyer dignement dans la passerelle. Un film ancien le représente saluant stoïquement l’Union Jack tandis que l’eau monte le long de son corps; à la fin on ne voit plus que la barbe et la casquette. Cameron choisit de le faire balayer par une vague déferlante. Il est certain qu’il respecta les instructions de la compagnie qui recommandaient de couler avec le navire (on imagine le ton de ces instructions : « en cas de problème, et s’il n’y a pas de meilleure issue, nous préconisons le décès »). Murdoch se serait suicidé pour certains, et pas pour d’autres. Et  l’armateur Ismay qui est vraiment très méchant chez les américains, et pas tant que ça chez les anglais : finalement qui croire ? Et cette anecdote sur un orchestre au flegme résistant comme de l'acier suédois qui jouerait impassiblement dans la panique générale, et juste en plus ? Légende ou vérité ?Toute cette affaire mérite réflexion. Je crains qu'on n'en ait encore pour dix ans.

 

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11 avril 2012

Nécrologie

Inquiète de n’avoir pas de réponse à une lettre qu’elle lui avait adressée, une assistante sociale de Nice a alerté les pompiers qui ont découvert le 2 avril 2012 le cadavre momifié d’Henri Triat, mort depuis le 25 mai 2008 à en croire un programme de télévision ouvert sur sa table. De savants médecins nous ont expliqué que dans certaines circonstances d’hygrométrie le corps pouvait se dessécher lentement sans qu’aucune alerte olfactive soit donnée aux environs … Bref Henri Triat s’en est allé à une date légèrement approximative, et le monde a mis près de quatre ans à s’en apercevoir. L’assistante sociale ne se manifestait pas trop souvent, les voisins ne se mêlaient pas de ce qui ne les regardait pas, il était brouillé – dit-on – avec son frère, n’avait ni enfants ni autres proches, il faut croire qu’il n’avait pas d’amis. Il payait tout par prélèvements sur son compte bancaire, et ce pilotage automatique de sa vie quotidienne lui évita toute curiosité sauf celle, tardive, de l’assistante sociale. Ainsi vont certains navires au gré des courants et des vents dominants sur les océans lorsque leur équipage a péri d’épidémie ou les a désertés pour de mystérieuses raisons. Vaisseau fantôme à sa manière, Henri Triat accéda à une étrange et brève célébrité jusqu’à ce que la mort de Richard Descoings, directeur médiatique de Sciences-Po Paris lui vole la vedette. Richard Descoings était de ceux qui aiment l’argent et la rumeur ; il ne comprenait pas qu’on discute pour quelque chose comme 25 000 euros par mois, si peu en somme. Il avait cette sorte de haine de la connaissance qui n’existe que chez les médiocres trop malins pour s’en laisser compter. Transformant son Ecole comme tant d’autres l’avaient fait avant lui en d’autres lieux en usine à formations et en générateur de cash-flow, il avait – accessoirement – amusé la galerie avec des histoires de quotas pour les « banlieues » et de suppression de l’épreuve de culture générale. Il était tellement relié à tout ce qui respire dans la sphère médiatique, à la différence d’Henri Triat, qu’on lui fit vaguement la comédie des bougies et des billets doux posthumes avant qu’on ne s’avise du ridicule de la situation. On l’oubliera vite.

Pour en revenir au retraité niçois, je ne sais pas, en dépit d’ardentes recherches, ce qui était au programme du petit écran le 25 mai 2008. C’était un dimanche. Entre ce décès probable et la découverte du corps, tant d’autres disparitions (comme on dit : un peu comme si la vie jouait avec nous au bonneteau ; où c’est qu’il est ? hop, il est pas ici, il est plus là, hop ! il a disparu le petit kiki). Tant d’autres qui s’en sont allés, et que souvent on croit encore parmi nous, on croit que c’est parce qu’ils sont vieux, gâteux, baveux, alors on n’en parle plus, n’est-ce-pas ? Et pourtant ils sont morts. En quatre ans, tandis qu’Henri Triat se desséchait sur son lit,  on notait la perte de Clémentine Solignac (justement le même jour : 25 mai 2008) dont le titre de gloire était d’avoir 114 ans, suivie de peu par Yves Saint-Laurent, natif d’Oran, par Jean Desailly (comédien, pas footballeur) que sa femme Simone Valère rejoindrait le 11 novembre 2010, et à ce propos pourquoi tant de comédiens ou chanteurs ? La société du spectacle nous submerge jusque dans les cimetières. Qu’on en juge. Tandis qu’Henri Triat était la proie d’étranges modifications humorales des tissus, tout une troupe de théâtreux passait de vie à trépas : Michel Modo (qu’est donc devenu Grosso, du temps où se produisait le duo « Grosso et Modo » ?), Guillaume Depardieu, Claude Berri, Jean Martin (personne ne voit de qui il s’agit, mais il jouait efficacement les seconds rôles de méchants implacables, lèvres minces et regard froid), Alain Bashung, Philippe Nicaud, Bernard Haller (Jean Nohain, qui n’était pas si bête, crut en lui et le soutint pendant vingt ans avant que la mayonnaise de l’humour hallérien prenne), Sim, Pierre Doris, Christian Barbier (immortel bourru, l’homme du Picardie et le primate au grand cœur de l’Armée des Ombres), Roger Pierre, Georges Wilson, Yvonne Clech (aux minaudages inégalables),  Jean Ferrat à qui le Temps avait donné de splendides moustaches de jovial représentant en parapluies, Laurent Terzieff qui avait des joues creuses de momie bien avant d’être vieux, Cécile Aubry (dont nul ne se souvient, mais si, mais si, vous savez : Belle et Sébastien) Bernard Giraudeau et ses yeux bleus, Philippe Avron (du duo Avron et Evrard, deux mimes qui passaient sans cesse à la télé dans les années soixante), Bruno Crémer (gueule de légionnaire, inspecteur Maigret), Colette Renard, Maria Schneider (le dernier tango à Paris, fille de Daniel Gélin), Annie Girardot, Marie-France Pisier, Ricet Barrier (ou Ricet-Barrier, je ne sais pas) englouti avec sa « java des hommes grenouilles », Henri Tisot qui trouva la gloire à 25 ans en imitant de Gaulle et ne fit pas grand-chose d’étincelant ensuite, Cora Vaucaire, Paulette Dubost (qui de plus avait 101 ans), Robert Lamoureux, Rosy Varte, Sophie Desmarets (il fut une époque où simultanément Pierre Fresnay, Charles Trénet et Sophie Desmarets), Gérard Rinaldi (des Charlots), Pierre Tornade, Michel Duchaussoy …. Et les footballeurs ? On ne croirait pas mais ça meurt. Tandis qu’Henri Triat attendait patiemment qu’on vienne le chercher, plusieurs titulaires de la légendaire équipe de France de 1958 s’éclipsaient : Penverne et son compère Jonquet (ils formaient un inusable duo de défenseurs, Léon Glovacki (beaucoup de polonais en ces temps là : Kopazewski, Cisowski, Ujlaki ….)  l’illustre inconnu Kasimir Hnatow, et même l’arbitre Maurice Guigue qui dût à l’élimination de la France par le Brésil en demi-finale de pouvoir arbitrer la finale Brésil-Suède. Quelques hommes de télévision, c’est inévitable : Albert Raisner, Roger Gicquel, Georges Bortoli, Joseph Pasteur (qui était corse et qui présenta dès 1959 un reportage en direct sur des festivités dans son île natale ce qui était un exploit technique à l’époque.)

Passons sur quelques écrivains, égyptologues, académiciens, sur Maître Capello soi-même, sur des prix Nobel variés, sur sœur Emmanuelle, et retenons pour l’exemple un musicien absolument célèbre et inconnu, un cas : Hector Zazou. Il passa sa vie en initiatives innovatrices, en subtils mélanges de timbres électriques et de sensations ethniques variées, il travailla avec tous et chacun et à la fin, il mourut, le 8 septembre 2008, à soixante ans. Il ne se nommait pas Hector Zazou, mais Pierre Job, et ma foi, Job, ça ne conserve pas.  

 

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04 avril 2012

Rectification !!!!

Mille excuses ! Une visite à des sources plus sérieuses que celles auxquelles j'avais eu accès jusqu'alors m'apprends que dans les premiers jours de la Présidence Hollande est prévu la publication d'un mémorandum sur la renégociation du traité TSCG, contrairement à ce que j'affirmais au billet précédent. ..... Dont acte.

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Hardi petits !

Il pouvait sembler normal à Mr Fillon que des islamistes engagés au point de faire le voyage du Pakistan et des « zones tribales » n’aient pas été inquiétés, au motif que « ce n’était pas un délit », et la même chose pouvait paraître à Mr Sarkozy terriblement inquiétante, au point d’en faire – dans le futur – un délit. Ce grand écart verbal dans l’exécutif n’a pas tracassé grand monde et la contradiction est maintenant dépassée : peu à peu, tous les voyageurs suspects sont ramassés au petit matin, avec ou sans leurs kalachnikovs…   Nous voilà tranquilles. Dommage que le cas Malien soit moins facile à résoudre. A ce sujet j’ai ouï dire que parmi les imams expulsés vers leur pays d’origine pour cause de propos belliqueux il y avait un Malien. Je ne sais pas si c’est une vraiment bonne idée de l’avoir rendu à ses compatriotes. L’action de l’Etat, ces temps-ci, est marquée par une certaine fébrilité pré-électorale et par conséquent par un peu de désordre.

Pendant ce temps le candidat Hollande présente sa « feuille de route », autrement dit son programme d’action dans l’année qui viendra après sa présumée élection.

Citons textuellement :

« …..les parlementaires ne vont pas chômer en mai et en juillet. Le président Hollande ferait passer à l’examen par l’Assemblée Nationale et le Sénat une petite dizaine de projets de loi entre le 6 mai et le 29 juin :

- Réduction de 30% du salaire du chef de l’État et des membres du gouvernement.

- Adoption « Charte de déontologie et publication des déclarations d’intérêts par les membres du gouvernement » et des cabinets.

- Augmentation de 25% de l’allocation de rentrée scolaire

- Blocage pour 3 mois des prix des carburants

- Caution solidaire pour permettre aux jeunes d’accéder à la location

- Droit de partir en retraite à 60 ans pour les personnes ayant commencé à travailler à 18 ans et cotisé 41 annuités

- Abrogation de la circulaire Guéant sur les étudiants étrangers

- Annonce aux partenaires de l’OTAN du retrait des troupes d’Afghanistan d’ici fin 2012

- Garantie d’une meilleure épargne

Ces mesures permettraient à Hollande de revenir rapidement dans une gouvernance plus socialiste avant d’entamer de nouvelles réformes plus profondes cette fois-ci. En effet, cet été, entre le 3 juillet et le 2 août, le socialiste tentera de réformer le fond de l’économie française par plusieurs réformes fiscales.

- Présentation de la loi organique du budget pluriannuel préconisant un retour à l’équilibre budgétaire d’ici à 2017 (soit la fin de son quinquennat)

- Présentation de la loi de finance rectificative visant à supprimer un grand nombre d’avantages fiscaux concédés par Nicolas Sarkozy mais aussi ses prédécesseurs. François Hollande compte inclure dans cette loi la taxation à hauteur de 75% des salaires de plus d’un million d’euros

- Suppression de la « TVA Sarkozy »

- Lancement des principaux chantiers du quinquennat : emploi jeunes/seniors, encadrement des licenciements boursiers, sécurisation des parcours, lutte contre la précarité, égalité salariale et professionnelle

- Réexamen de la rentrée scolaire dont l’embauche des 60.000 postes d’enseignants promis

Enfin, une dernière série de mesures est évoqué par le plan Hollande. Celle-ci prendra place entre août 2012 et juin 2013.

- Nouvel acte de décentralisation pour donner plus de responsabilités aux régions en supprimant notamment les doublons État/Collectivités, le conseiller territorial

- Lancement du Plan de lutte contre le cancer 2013-2016

- Droit au mariage et à l’adoption pour tous les couples

- Droit de finir sa vie dans la dignité

- Création des emplois d’avenir

- Création de 1000 postes pour la sécurité et la justice

- Loi sur l’accès au logement : encadrement des loyers, renforcement des sanctions de la loi SRU, réforme du régime de cession du foncier de l’Etat pour faciliter la construction de logements par les collectivités territoriale. »

 

J’admire beaucoup la tentative de « réformer le fond de l’économie française » entre le 3 juillet et le 2 août. Tous mes vœux accompagnent le vaillant Président Hollande.

En revanche je me demande où est passé l’engagement d’aller renégocier le récent traité européen dit « TSCG » ? Ce serait pourtant la seule façon de se donner les marges de manœuvre sans lesquelles tout le reste n’est que mise aux harmonies « hollandaises » de la partition allemande….

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14 mars 2012

La crise pour les nuls (re-suite de la fin)

Après de longues et âpres négociations dans la coulisse, de lourdes manifestations, de sombres menaces, l’affaire grecque a progressé d’un cran. Le cran du ceinturon que les grecs doivent serrer, mais aussi le cran de la pilule que les créanciers privés doivent avaler. Il s’agit de 75 milliards d’euros qu’ils renoncent à recouvrer, plus des rééchelonnements de dettes, plus des baisses de taux d’intérêt. Le principe en était acquis depuis le début de l’automne 2011, la mise en place des adoucissements à ce régime punitif voulu en particulier par l’Allemagne (non sans raisons, on y reviendra) a demandé presque quatre mois. La grande inconnue était le sort des CDS, ces contrats par lesquels les créanciers de la Grèce s’étaient assurés contre le défaut de paiement de leur débiteur. En d’autres termes abandonner 75 milliards de créances, ne serait-ce pas condamner les « assureurs » à verser aux « assurés » 75 milliards, et par contrecoup plonger ces « assureurs » dans de graves difficultés, comme il advint à AIG aux Etats-Unis au moment de la crise des sub-primes ?

On avait imaginé, pour parer à ce risque, de déclarer que les créanciers renonçaient volontairement à leur créance, donc que s’ils n’étaient pas remboursés par la Grèce c’est qu’ils le voulaient bien, que de ce fait les contrats d’assurance n’avaient pas à être appliqués. Si vous voyez votre maison prendre feu, que vous n’appelez pas les pompiers et ne faites aucun effort pour empêcher l’extension du sinistre votre assureur ne vous indemnisera pas, n’est-ce-pas ? Dans la droite ligne de ce raisonnement tordu l’organisme international spécialisé dans les arbitrages en matière de CDS, l’ISDA, déclarait le 1er mars que le défaut grec ne constituait pas un « événement de crédit » susceptible de déclencher le paiement des CDS. Le 10 mars il faisait machine arrière toute : le défaut grec était bien un événement de crédit, les CDS seraient payés. Entre ces deux dates bien des choses s’étaient passées derrière le rideau. Principalement deux, on ne sait dans quel ordre elles advinrent.

Premièrement un décompte plus précis des CDS en jeu parvint à la conclusion (peut-être un peu fausse, ce marché est opaque, il n’y a pas de chambre de compensation) qu’il n’y aurait qu’à peine 3 milliards d’euros en net à verser. En net signifie que, les assureurs étant largement les mêmes institutions que les assurés, l’un dans l’autre ce que la sphère financière aurait à débourser du fait de la mise en œuvre des CDS ne saurait être représenté par la somme des contrats existants. Pas clair ? Maisimaisi, exemple :

    Le groupe bancaire A a prêté 10 milliards d’euros au Trésor Grec.  Il s’est assuré   en achetant une protection sous forme de CDS pour 10 milliards au groupe bancaire B.

   Le groupe bancaire B a prêté 7 milliards d’euros au Trésor Grec. Il s’est assuré en achetant une protection sous forme de CDS pour 7 milliards au groupe bancaire A.

 Si la Grèce ne paye pas et que les CDS sont activés, B devra à A 10 milliards, et A devra à B 7 milliards, donc en net B devra à A 3 milliards seulement. B sera le perdant du volet CDS de l’opération, mais pour une somme tolérable.

Deuxièmement les financiers internationaux réunis dans l’ISDA ont compris que s’ils renonçaient à activer les CDS dans le cas de la Grèce, plus personne ne croirait jamais au principe du CDS. Pourquoi s’assurer auprès d’un assureur qui le moment venu de vous payer une indemnité trouverait les raisons les plus ésotériques pour n’en rien faire ? Or le commerce du CDS est fort lucratif. Pour qu’il se poursuive il fallait activer les  CDS sur la dette souveraine grecque. Ce qui fut fait. Contrairement à ce qu’espéraient certains (comme Paul Jorion) la mort du CDS n’est pas encore venue.

Reste à s’expliquer pourquoi les banques et autres institutions financières prêteuses semblent supporter aussi bien une perte de 75 milliards d’euros. La valeur de leurs actions est beaucoup moins chahutée qu’avant Noël, les indices boursiers remontent, les états emprunteurs trouvent des prêteurs (à des taux il est vrai pas très doux …). La sensation générale est celle d’une page tournée, d’une difficulté vaincue. Sans doute l’explication est-elle du côté de la BCE. Le psychorigide Jean-Claude Trichet avait cependant accepté au printemps 2011 de violer à titre provisoire les statuts de la BCE en rachetant aux banques qui en détenaient des titres de dettes souveraines, dans des limites assez strictes. Il n’était jamais allé plus loin. Son successeur Mario Draghi (l’homme qui supervisait Goldman Sachs Europe quand cette banque aidait la Grèce à truquer ses comptes) est plus souple. Il a ouvert à deux reprises à 800 banques européennes des possibilités de prêts au taux de 1% en se contentant de garanties aussi peu convaincantes que les titres d’emprunts grecs, italiens, portugais, espagnols, etc… Deux opérations pour un total de 1 018 milliards d’euros qui donnent l’occasion aux banques de profits juteux. On comprend que dans ces conditions les pertes sur la Grèce ne soient plus un gros problème, et que le vent soit à l’optimisme – au moins pour un certain temps.

Résumons.

Envers et contre tout l’Allemagne a imposé depuis plus de deux ans sa vision de l’Union Monétaire, qu’on pourrait résumer par « chacun pour soi, chacun balaye devant sa porte, et s’il n’en fait rien il ne sera maigrement aidé qu’en échange de la perte de son indépendance et d’un châtiment exemplaire ». Pour qu’il soit bien clair qu’il n’existe pas de solidarité intra-européenne (donc en fait pas d’Union Monétaire) et que le marché est le seul régulateur possible l’Allemagne a tenu à ce que les créanciers privés de la Grèce, qui n’avaient qu’à être prudents avant de prêter, payent leur part des pertes, et à ce que les Etats aliènent leur souveraineté en adhérant de force à un super Pacte de Stabilité.

Mais la BCE, consciente des risques d’explosion générale du système, a mis (de mauvais gré) de l’huile dans les rouages, en rachetant des dettes souveraines et en prêtant fort généreusement aux banques, en contradiction avec ses statuts, tout en rappelant que ça ne durerait pas toujours. Il n’est toutefois pas exclu que le mistigri des créances douteuses sur les Etats soit refilé en partie à la BCE, c'est-à-dire aux Etats, donc aux contribuables des pays solvables, car c’est aux Etats de combler les pertes de la BCE…

Les Institutions Financières s’en sont sorties fort bien dans l’immédiat. Elles ont obtenu la promesse qu’on ne leur referait plus jamais le coup de la Grèce, et en compensation de ce coup Grec elles ont été inondées de prêts à bas taux, et peuvent dans une certaine mesure « refiler le mistigri à la BCE » (voir paragraphe précédent).

Reste que tous les ingrédients de la crise sont toujours en place. La croissance en Europe est globalement légèrement négative. La récession s’est installée en Grèce, Espagne, Portugal, Irlande (qui est peut-être en train d’en sortir), dans quelques pays d’Europe Centrale et en Italie. La croissance est nulle en France, faible en Allemagne. Le redressement de finances publiques en est d’autant plus difficile. Les anticipations ne sont pas bonnes. Le cadre institutionnel européen ne permet toujours pas le financement des Etats par appel direct aux banques centrales et/ou aux citoyens. L’euro, un deutschemark déguisé, reste fort et ne fonctionne qu’à l’avantage de l’Allemagne. Les outils de spéculation tels que les CDS ont été finalement confirmés par l’affaire grecque. Il n’y a aucune raison pour que les marchés, plus que jamais sacralisés, retrouvent à bref délai une vraie confiance dans les économies européennes, d’autant que leur conviction profonde est que le défaut grec ne fait que précéder d’un ou deux ans un défaut portugais, et pourquoi pas espagnol ?

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11 mars 2012

D'agacement en stupéfaction

D’abord l’agacement. J’ai entendu il y a quelques jours Madame Dominique Schnapper, fille de Raymond Aron, se plaindre du peuple français. Le peuple n’est pas raisonnable, il n’a pas fait Sciences-Po et il accourt en plus grand nombre aux débats ou émissions auxquels participent Mélenchon et Marine Le Pen qu’à un débat Fillon-Aubry. C’est tout dire. Ah le mauvais peuple que nous avons, s’il était meilleur le niveau de la campagne serait plus élevé, n’est-ce pas ? C’est exactement ce qu’elle a dit.

Un débat Fillon-Aubry aurait tout pour me faire fuir. Je sais déjà à peu près tout ce qui s’y dirait, sauf l’ordre dans lequel on le dirait. Je vois d’avance les débordements de langue de bois, les oppositions simulées, les complicités cachées, les truismes, les tautologies, je sens d’ici l’écœurant parfum de renoncement qui en émanerait, les « on ne peut pas tout faire », les « il faut accepter des sacrifices », les « il faut moraliser le capitalisme » et autres tartufferies. Franchement chez Mélenchon, au moins on espère quelque chose et éventuellement on rit. Et chez Marine Le Pen ça secoue un peu (quoiqu’en comparaison de son père elle fasse parfois pâle figure ; dans la dynastie fripouillarde le film original est toujours meilleur que le remake). Bref ces gens là ont, chacun dans leur genre, une sorte de rapport direct aux gens. Mesdames et Monsieur Schnapper, Aubry, Fillon ont depuis longtemps perdu le contact, si tant est qu’ils l’aient jamais eu.

Et puis la stupéfaction. Ouvrant machinalement France-Culture cet après-midi je tombe sur la Conférence de Carême, un cycle de causeries religieuses en direct de Notre-Dame, une institution parfois intéressante qui dure depuis l’avant-guerre. Ca commençait par : « Eminence, Monseigneur, Frères et sœurs » ….La première surprise fut que l’orateur parlait de crise financière, dans des termes que n’auraient renié ni Fillon, ni Aubry, ni Madame Schnapper : solide chapelet d’évidences, et que je te dis que la Finance est débridée, voire méchante, et que te recommande de la moraliser, de la « réguler », et que je te fustige (pas trop violemment cependant) les « choquantes zinégalités » et que je te recommande l’intégration européenne (pas une nouvelle version de l’Europe, non, la version actuelle énergiquement renforcée) et l’effacement le dépassement des vilaines nations comme la solution, ou du moins le seul cadre possible de la solution, et que je te cite Saint-Paul pour mettre autour de ce paquet de politique du centre-droit un ruban vaguement religieux, et voilà le travail, applaudissements nourris quoique raisonnables : on est à Notre-Dame de Paris, il faut se contenir.

Et j’apprends à ce moment le nom du bien cher frère : pas un dominicain, pas un Jésuite, pas même une de ces personnalités laïques reconnues pour leur spiritualité distinguée, dans le genre de feu Jean Guitton. Non : Jean-Pierre Jouyet !

Jean-Pierre Jouyet !

Jean-Pierre Jouyet, actuel patron de l’Autorité des Marchés Financiers, énarque et Inspecteur des Finances, à la carrière solidement prospère et même replète, marié à la petite fille de Pierre Taittinger, grand patron du Champagne du même nom et fidèle soutien du Maréchal en son temps, allié par cette branche à Christophe de Margerie, dit « big moustache », directeur général de Total aux émoluments de 2,8 millions d’euros annuels. Voilà qui permet de parler en connaisseur des « choquantes zinégalités ». Certes nul n’est responsable de sa famille mais Jean-Pierre Jouyet n’a jamais rien fait de bien convainquant pour discipliner la Finance et lutter contre les scandaleuses spoliations du patrimoine national (oh ! l’affreux adjectif que « national »!) dont elle s’est rendue coupable. Quant au cardinal-archevêque de Paris, Mgr Vingt-Trois, on le savait bourgeois et conservateur, mais stupide au point de laisser monter en chaire les marchands du Temple, quand même pas.

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20 février 2012

Y a rien qui change

On peut, comme c’était mon cas, s’endormir ou s’absenter deux bons mois, puis revenir, et trouver que rien n’a changé. La Grèce agonise toujours, l’Allemagne et quelques autres la piétinent plus que jamais, les Israéliens et les Palestiniens n’en finissent pas de n’en jamais finir, les candidats aux élections présidentielles françaises candidatent à tout va, Chevènement, Boutin et Morin en moins…. Dans les reportages micro-trottoir de TF1 les gens interrogés commencent toujours leurs phrases par « C’est vrai que » ou « C’est sympa » ou « C’est super » ou « C’est la première fois que » ou « ça fait quarante ans que ». Sur le même TF1, journal de 13 heures, spécialiste du « comme c’est bien dans mon village » on a inauguré une extension opportune de cette rubrique, qu’on pourrait intituler Comme c’est bien dans mon village grec. Des hellènes chassés de leurs villes par la réduction de leurs salaires et retraites ou le chômage, et revenus dans la campagne de grand-papa nous expliquent leur joie de trouver des loyers 30% moins élevés et des œufs dans le poulailler. Le bonheur est dans le pré, je vous dis.  Au fond, quelle différence entre Papadémos et les Khmers Rouges, qui avaient vidé Phnom-Penh ? Et puis de quoi ils se plaignent ces grecs ? En se serrant bien chaudement contre la mémé ils passeront bien l’hiver….

Bon, je plaisante. Quoique.

Une autre chose qui ne change pas, c’est Cloclo. Il est des hommes dont le prestige, l’aura, la légende, la renommée s’étendent au travers des siècles et des millénaires : Jules César, Alexandre, Charlemagne, Jeanne d’Arc, Napoléon, j’en passe et des meilleurs, mais c’est parce que leur vie nous semble exemplaire de quelque chose. En revanche je ne connais que deux êtres au monde capables d’avoir fait de leur mort soudaine, de leur disparition brutale, de leur abolition dans l’espace-temps une autre vie plus ou moins indépendante de la première, en tous cas développée sur un tout autre niveau : Le Christ, et Claude François. Voici, je crois bien, 34 ans que l’électrocuté de Dannemois a commencé et poursuivi  une formidable carrière outre-tombe. Plus du double d’années de sa carrière initiale qui n’en semble que plus timide, comme à peine une ébauche. Rééditions, compil de rééditions, compils de compils, imitateurs dans les bals du samedi, tsunamis d’Alexandrie-Alexandra dans les discothèques et les karaokés, reportages et films sur les imitateurs du samedi, penseries élaborées dans « psychologie-magazine », et maintenant Legrandfilm sur la vie du grand homme. Il vous coule de tout ça comme un ruissellement de droits d’auteurs,  comme une douche bienfaisante de royalties que ça vous en fait chaud au cœur. Amis grecs, que Cloclo vous aie en sa sainte garde !  

 

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21 décembre 2011

Graffiti

DSC00483 (Copier)

Vu dans l'église des Franciscains de La Recoleta, à Santiago, cette supplique graffitée (parmi d'autres) au pied de la statue de ce qui pour moi était plutôt Ste Thérèse des Andes que la Vierge. On lit :

"Petite Vierge des Andes, je te demande de passer dans la classe supérieure. Veille sur ma famille, qu'il ne lui arrive rien de mal. J'espère que maintenant tout se passera bien dans mon pololeo (*), veille sur l'Anthony, qu'il ne se fourre pas dans quelque chose de mal, qu'il ne lui arrive jamais rien. J'espère durer beaucoup plus longtemps avec lui, que nous ne nous disputions pas tant. Aide moi à être quelqu'un de plus heureux et merci pour tout. Veille sur ma famille. Ciao, je t'aime. Kathy Rivera, Santiago, 29 octobre 2008, 10 h 53"

 (*) Le pololo est le petit ami, et le pololeo la relation qu'on  noue avec lui.

La technique du graffiti, la précision extrème sur la date et l'heure, l'orthographe parfois détournée, les prénoms américanisés, tout dénote l'influence des séries anglo-saxonnes, mais plaquées sur une pratique typiquement méditerranéenne de la prière. Une prière conversante et familière, parfois en forme de mise en demeure. On prend date, on se donne un rendez-vous implicite dans le futur. Plus de trois ans après avoir été écrite cette imploration est toujours là, alors que d'autres ont été effacées et que la place est chèrement comptée : voilà qui m'intrigue.

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